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Les gants blancs

  • Emmy TG.
  • 4 avr. 2019
  • 5 min de lecture

Chapitre 1: Face au temps pluvieux qui rendait toute sortie impossible, Mary soupira et laissa le rideau retomber dans un bruit de frottement léger. Voir toute cette pluie la déprimait, sans compter sur le ciel gris qui ne variait pas depuis le début de la semaine, accompagné d’un vent froid qui trempait jusqu’aux os quiconque qui osait s’aventurer dehors même équipé d’un parapluie. Puisque c’était trop ennuyant de regarder les feuilles mortes glisser dans le caniveau, la jeune fille se détourna – non sans avoir parfaitement replacé le rideau en dentelle – et tourna les talons pour aller chercher du chocolat dans la cuisine. Si le temps ne l’inspirait pas pour écrire, elle espérait tout de même que son péché mignon l’aiderait à animer la vie de ses personnages. Malheureusement, les mésaventures du vagabond en quête d’amour sincère n’avançaient pas, à l’inverse des jours, qui eux défilaient à une vitesse effarante, creusant cette page blanche qui ne cessait d’être effacée.

Puisqu’elle n’arrivait plus à imaginer ses personnages dans la campagne française, Mary attrapa sa tasse posée en équilibre sur une pile de livres et la bu doucement en se brûlant la langue avec son thé fumant. De nature distraite, la jeune fille se laissa attirer par la décoration qu’elle ne se lassait pas d’observer. Voilà déjà trois mois qu’elle louait ce petit appartement, et tous les jours elle découvrait de nouvelles choses, des petits détails amusants qui lui semblaient tellement évidents maintenant qu’elle les avait remarqués. Il lui avait fallu quelques semaines pour voir les jolis couvre-radiateurs en bois, les petites planches en bois sombres gravées délicatement, aussi bien soignés que les meubles en chênes, qui semblaient indémodables. Le buffet en bois sombre avait son charme, parfaitement intégré dans le décor de l’appartement, un style assez « vieillot » qui plaisait fortement à la locataire, ravie de son emplacement au centre de la capitale anglaise. C’était assez « british » comme atmosphère, pluie, thé et chocolat Cadburry, bien sûr, le tout servi dans un service orné d’un bouledogue anglais.

En s’étirant, Mary laissa échapper un long soupir, songeant à ce qu’elle devait encore faire. Beaucoup de trop de choses, déjà reportées de nombreuses fois quand elle préférait rester bien au chaud chez elle, devant son ordinateur en séchant, incapable de se trouver satisfaite de ses écrits. Non, ça n’allait jamais, et malgré ses efforts pour trouver une quelconque source d’inspiration, Netflix occupait ses journées quand elle ne travaillait pas.

Dérangé par le bruit de la sonnette résonnant dans l’entrée de l’appartement, le chat roux miaula, faisant réagir sa maîtresse qui baillait.

« - Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? soupira-t-elle en se levant. De toutes façons tu es un chat, alors tu ne comprends pas ce que je dis. »

Traînant des pieds, la jeune fille arrangea ses cheveux et ses vêtements froissés dans le reflet du grand miroir ancien qui occupait l’entrée et fini par faire tourner sa clef dans la serrure pour ouvrir la porte à ce visiteur inattendu.

Surprise de découvrir une autre personne que son voisin maladroit, Mary se sentit rougir en regardant le jeune homme qui affichait un léger sourire en lui tendant la main, main qu’elle serra en se maudissant d’être aussi peu réactive.

« - Mademoiselle Harley je présume, commença le visiteur en reprenant sa position initiale, c’est-à-dire mains jointes devant lui.

- C’est bien moi, il y a un problème ?

- Non, aucun mademoiselle Harley, je suis envoyé par Madame Devaulieux...

- Oh, euh, venez, entrez, il pleut dehors, se rattrapa-t-elle en s’effaçant pour le laisser entrer. »

Gênée, elle joua nerveusement avec un fil qui dépassait de la manche de son pull, et se reprit en désignant le porte-manteau surchargé.

« - Vous pouvez poser votre manteau là, vous serez mieux sans. »

Dans un silence embarrassant, elle passa sa main dans ses longs cheveux noirs, raides, pour essayer d’améliorer un peu son état tandis que le jeune homme pliait soigneusement son imperméable pour le déposer sur le dossier de la chaise désignée. Débraillée par rapport à son interlocuteur, elle le conduisit dans le salon en essayant de ne pas trop le fixer.

« - Je suis envoyé par Madame Devaulieux qui souhaiterait vous recevoir à dîner jeudi prochain, expliqua le visiteur en retirant ses gants blancs. Elle fait cela avec tous ses locataires, Madame espère vous voir. »

Dans des mouvements précis, il rangea la paire soigneusement repliée dans une poche intérieure de sa veste noire, puis en sorti une seconde pour les mettre. En caressant son chat ramassé quelques secondes plus tôt, Mary observa les gestes de son interlocuteur qui se dépêchait pour cacher ses mains. En souriant doucement, il pressa le dernier bouton doré et plongea sa main dans une autre poche dans le revers de sa veste pour en tirer une enveloppe.

« - Voici pour vous, mademoiselle Harley, reprit-il en lui tendant le carton dans le papier épais.

- Merci. Je peux vous poser une question indiscrète ?

- Je vous en prie mademoiselle.

- Comment vous vous appelez ? demanda Mary curieuse d’en savoir plus sur ce personnage étrange qui lui semblait tout droit sorti d’un film.

- Hitch, mademoiselle Harley.

- Hitch ?

- Seulement Hitch.

- Et vous êtes ?

- Majordome, mademoiselle. »

Surprise de cette révélation qui confirmait ses impressions, Mary pouffa, mais en se rendant compte de cela, elle se reprit en plaquant une main sur sa bouche, honteuse de cette réaction. Mécontent, le chat se débattit, et retomba lourdement sur le sol quand sa maîtresse le libéra, emportant avec lui la tasse de nouveau posée en équilibre précaire au bord de la table.

« - Non, non, non ! s’exclama la jeune fille en cherchant de quoi limiter les dégâts. »

Bien que ce fût tentant, elle repoussa son chat qui avait été touché par le thé, et avant qu’il n’étale la tâche, elle se précipita dans la cuisine pour revenir avec tous les torchons qu’elle avait pu trouver. Se sentant terriblement stupide, elle évita de répandre du thé sur les tapis, épongeant du mieux qu’elle pouvait sa boisson en constatant que la tasse était brisée en plusieurs morceaux. Une fois le tout rassemblé, elle se hâta de masquer les dégâts en posant les torchons humides dans l’évier, espérant que les gouttes qui marquaient son passage ne seraient pas trop visibles sur le parquet ancien.

Mortifiée de honte, Mary poussa son visiteur dans l’entrée, lui fourra son manteau dans les bras et se dépêcha de le mettre à la porte sans l’avoir remercié. Par la petite fenêtre entrouverte, elle lança un timide merci, et fit tourner le verrou dans l’autre sens en se fustigeant d’avoir été aussi maladroite.

« - Mais quelle empotée, murmura-t-elle en se frappant le front. »

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